AMANI, le rêve d’une petite fille
Dec 17, 2024
first-story
Seeking
Feedback

Je me
tenais dans cette région où j’avais vécu mes jeunes années et j’avais comme
l’impression que les meilleurs instants de ma vie s’étaient évaporés.
Je voyais des maisons, des enclos sans vie, sans éclat. En un instant, je
voyais défiler ce qui était mon quotidien le jour précédent.
Ces bruits que faisaient
les vendeurs ambulants de pétrole dans le quartier chaque soir avaient suffi à
garder mon cœur au chaud. Ces sons créaient des mélodies sans symphonie, au
point que je ne me rendais même plus compte que je les écoutais. Cette lampe à
pétrole sur la table du salon et les grésillements des insectes à l’extérieur.
Je me souvenais encore
de l’excitation qu’on avait quand le courant faisait irruption chaque soir. On
regardait des films en famille, avec mes parents et mes frères, et parfois le
match.
Les bandes cassette de
mon père résonnaient dans la maison des centaines de fois, presque tous les
soirs. J’en ai gardé les souvenirs bien gravés dans ma mémoire.
Cette musique me donnait la sensation de comprendre une paix que je
n’allais jamais connaître. C’était comme si j’avais abandonné une partie de mon
innocence dans le passé. Ce passé qui avait été si exceptionnel et qui avait
forgé la personne pleine de vie et de bonne humeur que j’étais en train de
devenir.
Les relations
qui avaient bercé mon quartier, ma ville de GOMA, étaient si authentiques
qu’elles n’avaient pas pu résister aux déchirures. Je voyais encore ces jeunes
autour d’une dame parlant d’anecdotes qui n’allaient jamais exister. De l’autre
côté, je voyais des jeunes gens jouer au foot fabriqués des sacs et sachets. Je
me retournais et voyais mes amis discuter pour savoir qui avait raison en
jouant aux billes. Plus loin, des filles sautaient à la corde, et derrière
elles, d’autres plus grandes lançaient la balle de feu.
C’était déchirant de voir comment tous ces gens s’étaient dissipés dans
le vide, laissant place à un quartier calme, sans rires, sans querelles, sans
pleurs et sans retour.
Les coups de balles
étaient notre quotidien depuis ma jeune enfance. On les attendait tellement
qu’on n’y prêtait presque plus attention. Je croyais que les coups de feu
n’étaient pas dangereux, mais la réaction des personnes autour de moi a suffis pour que je me rende compte de
ce que c’était réellement et j’ai commencé à avoir peur.
J’étais habitué à l’insécurité, aux troubles, à la peur de tout perdre
d’un jour à l’autre, que j’avais presque oublié ce que signifiait la paix.
Toutes les semaines, des gens étaient tués, volés, agressés, des femmes
violées, des enfants portés disparus. Je connaissais la paix uniquement à
travers les histoires qu’on étudiait à l’école. On était
accompagnés de notre père, comme la coutume le voulait, pour aller à l’église
chaque dimanche. Un jour, surpris, mon père nous retira de l’église avant la
sortie et nous ramena à la maison. On ne comprenait pas ce qui se passait, cela
n’était jamais arrivé auparavant.
Une fois à la maison, je me couchai dans le divan du salon, et là, je compris
réellement ce qui se passait. On attendait les bruits des armes lourdes,
c’était le début de la guerre.
Je n’avais que sept ans, je ne savais comment me comporter ni quoi penser
réellement. J’étais comme dans un scénario où je ne savais pas quel rôle jouer,
j’étais perdu.
J’éprouvais un sentiment de vide et de confusion. J’aurais voulu pleurer
ou avoir peur, mais il y avait une grande distance entre ces deux états
d’esprit. Je restai couchée là assez longtemps, écoutant ce que mes parents
disaient, et cela ne m’affectait pas.
La nuit était
moins hystérique, presque normale. Je compris vite que je ne pourrais pas aller
à l’école le jour suivant. J’étais une petite fille passionnée, prenant
suffisamment de temps pour analyser et comprendre le monde autour de moi.
J’étais toujours enthousiaste à l’idée d’apprendre quelque chose et j’adorais
aller à l’école.
Le matin, quelques membres des familles des amis de ma mère débarquèrent
chez nous avec quelques affaires. Ils avaient reçu l’ordre de se déplacer par
les autorités, car les quartiers dans lesquels ils habitaient étaient des zones
d’affrontements. La guerre
battait son plein. On était regroupés au salon, sous la table et dans le
couloir. On avait passé la moitié de la journée allongée sur des nattes, avec
des matelas au-dessus de nous pour nous protéger des balles perdues. On habitait une maison en planche.
On urinait et déféquait dans des pots, parce qu’on ne pouvait pas sortir
ni se promener debout dans la maison pendant longtemps. Les mamans avaient
préparé des patates douces et des haricots comme repas du midi.
On bavardait quelques fois, dehors les gens criaient depuis leur maison,
en répétant chaque fois : "Tirez encore, tirez !"
J’attendais que les obus tombent sur les habitats des gens, et je me
demandais ce qui se passerait si la même chose nous arrivait. Je vivais une
journée comme tant d’autres, juste avec un peu de confinement. Je ne savais pas
ce que c’était la guerre, et son vrai impact sur la vie des hommes. Une balle
avait traversé le toit de notre maison, je me souviens de ça comme si c’était
hier.
Ma mère était affolée et vociféra : "Seigneur Jésus, on meurt par
ici !" Sa réaction m’avait figée. Je restai sage, et jusqu’à aujourd’hui,
je me demande comment j’ai fait pour ne pas avoir peur.
Le soir, nous
sortîmes. Au loin, sur les montagnes, on apercevait les affrontements et les
mouvements des bombes. C’était de la folie de faire ça. Les gens venus des
zones d’affrontements nous disaient qu’ils avaient vu des cadavres de civils,
de soldats et de rebelles mélangés. Des maisons détruites par les obus. Les
rêves et le Bonheur n’avait pas de place dans cet univers, il fallait juste
survivre.
Aujourd’hui, vivre dans la tranquillité est devenue mon plus grand rêve.
L’année 2013 fut l’année où j’ai connu la guerre, et je me demande quand
est-ce que je connaîtrai la paix.
- First Story
- Global
